Appel pour la paix et la justice

Ceci est une initiative en faveur de la justice et de la paix, organisée par un groupe d'universitaires et de militants. Veuillez lire ce texte avec soin, et signer si vous vous trouvez d'accord. Il serait d'un grand secours si vouz pouviez faire circuler le texte à votres collègues militants ou universitaires (mais sans ajouter les signatures; ce n'est pas une chaîne de lettres!)

Des universitaires et des militants en appellent à la justice et à la paix.

Nous sommes des chercheurs et des enseignants, dans un vaste éventail de disciplines et de sciences qui traitent des conflits humains; des responsables et des participants à de nombreux mouvements sociaux, qui combattent pour un monde meilleur; et des gens ordinaires, qui souffrent tout comme les autres et s'inquiètent du futur qui nous est promis par les puissants.

Nous sommes horrifiés et consternés par les atrocités du 11 septembre 2001, pour lesquelles aucune justification n'est possible; par la préparation d'une guerre longue et brutale, qui impliquera le massacre d'innombrables innocents; et par l'arrière-fond de misère et de violence devant lequel tout ceci se détache.

Tout ceci nous décide à agir, pour éviter que les gens ordinaires aient à mourir, comme des pions dans le jeu de la politique mondiale, que le cycle des vengeances et des représaille s'enclenche, et pour mettre fin aux conditions qui déclenchent la terreur comme un instrument politique.

Qui sommes nous?

Militants dans des mouvements sociaux tout autour de la planète, nous travaillons pour la justice, la démocratie, les droits humains et les libertés; nous luttons contre la violence, la terreur, les dictatures et l'intolérance. Certains d'entre nous se sont engagés dans ces mouvements depuis des années; souvent, notre travail a impliqué des sacrifices personnels, et certains d'entre nous ont couru des risques, pour eux et leurs familles.

Nous avons appris à nos dépens combien ceux qui maintenant en appellent à la guerre pour défendre la liberté, se soucient effectivement peu de liberté, dans leurs pays comme dans le reste du monde: ils ont défendu des dictatures, ont armé des fondamentalistes, ont soutenu des coups d'état militaires; ils sont toujours là alors que des milliers ou des centaines de milliers ont péri. Le monde qu'ils ont construit n'est pas un monde dans lequel la liberté prospère.

Universitaires en provenance de nombreux pays, nous avons consacré notre travail à la recherche et à l'enseignement sur des sujets comme les conflits politiques, les mouvements sociaux, les questions de développement, les structures régissant les inégalités, les différences culturelles, les besoins humains. Nous ne sommes que trop conscients des dynamiques historiques qui commandent la violence politique et la guerre, des préjugés et de l'intolérance, de l'idéologie et de la mystification.

Nous sommes troublés, lorsque des journalistes qui ne savent pas de quoi ils parlent, proposent des solutions simplistes à des problèmes complexes. Nous sommes irrités lorsque des journalistes qui devraient en savoir davantage rejoignent leurs collègues, et oublient le passé, ignorent les conflits planétaires réels, réduisent le reste du monde à des petites phrases et à des chiffres de victimes. Nous cherchons en vain une couverture médiatique à propos du commerce des armes, du soutien occidental aux dictatures, ou simplement des combats quotidiens des pauvres pour leur survie et pour la justice.

En tant qu'êtres humains, nous sommes horrifiés par les événements du 11 septembre, et par la menace d'autres atrocités; nous sommes effrayés par la mobilisation pour une guerre de longue durée, par l'attaque contre les droits civiques et par la montée du racisme. Nous devons vivre dans ce monde, dans lequel le meurtre de civils est devenu un moyen ordinaire de la politique, de l'Afrique centrale à la côte Est des Etats-Unis et de l'Irak aux Balkans.Contrairement aux puissants, qui habituellement peuvent espérer échapper aux conséquences de leurs actions, nous ne jouissons pas de protections spéciales pour nous et pour nos familles.

Nous ne croyons pas que de deux maux résulte un bien. Les atrocités à New-York et à Washington ne justifient pas la dévastation d'un des pays les plus pauvres du globe, pas plus que la politique étrangère des Etats-Unis ne justifie la mort de milliers de civils à Manhattan. De même, la liberté n'est pas défendue par la restriction des droits civiques, pas plus que l'intolérance n'est contrecarrée par le racisme.

Ce qui doit être dit

La terreur exercée contre des civils n'est pas, et ne peut pas être, un moyen d'engendrer progrès humain et changement social. Ses victimes sont d'habitude les gens ordinaires, n'ayant que peu d'influence sur la politique étrangère de leur pays - ceci étant aussi vrai des Etats-Unis que de l'Afghanistan. La terreur, aussi bien à "l'Ouest" qu'à "l'Est", est un prétexte à exercer plus d'autoritarisme, sous forme de guerre, d'érosion des droits civiques, d'attaque contre les "autres", tout cela au bénéfice des groupes qui exercent le pouvoir, qu'ils portent des turbans ou des cravates.

La dynamique de la terreur contribue à marginaliser les mouvements sociaux qui ont pour but d'en découdre avec la pauvreté, les inégalités, la violence et les colères qui alimentent la terreur, et les remplace par les anti-politiques du militarisme, de la rhétorique et de la peur. Nous l'avons vu en ex-Yougoslavie, dans l'Amérique latine des escadrons de la mort, et dans la "stratégie de tension" en Europe occidentale.

L'état de guerre est un moyen inefficace de s'opposer au terrorisme. Comme l'ont montré entre autres les conflits en Irlande du Nord, et en Israël et Palestine, il ne fait qu'amener des martyrs et des doléances supplémentaires, qui permettent le recrutement de nouvelles générations par les organisations paramilitaires. Il implique que soient financés et entraînés ceux qui, plus tard, seront classés parmi les terroristes (le Hamas, les Talibans, Saadam Hussein et Ben Laden ont tous été soutenus par les pouvoirs occidentaux, à différents moments dans le passé).

A son tour, l'état de guerre se mue dans une forme de terrorisme, lorsqu'il est dirigé (comme c'est habituellement le cas) contre les populations civiles. La terreur qui a frappé l'Amérique n'est pas une justification pour l'exercer contre les gens au Moyen-Orient. A cause de l'émigration vers l'Amérique, il y a beaucoup de gens tout autour du monde qui craignent ou pleurent pour les leurs à New-York. Maintenant, avec déjà 6,2 millions de réfugiés afghans, beaucoup de gens autour du monde craignent pour leurs proches à Kaboul, Herat et Kandahar.

Les assauts contre la liberté, exercés par les gouvernements, minent les droits qu'il s'agit précisément de défendre. L'opposition politique est muselée: le Conseil des ministres de l'Union Européenne a approuvé de nouvelles règles, sous lesquelles ceux qui s'opposent à l'ordre politique, social, économique, sont taxés de "terroristes" s'ils franchissent une barrière lors d'une manifestation antinucléaire ou brisent une serrure lors d'une occupation. Ce sont les mouvements mêmes qui recherchent la justice, la paix et les droits humains, qui sont criminalisés.

La liberté de la presse est amputée: la direction de la BBC a dû s'excuser pour un programme radiophonique au cours duquel un ex-ambassadeur américain était pris à partie à propos de politique moyenne-orientale. La liberté de mouvement est restreinte, les contrôles douaniers sont partout intensifiés, la surveillance sur les citoyens ordinaires s'accroît (les e-mails doivent être mis sous surveillance en Angleterre). Ce qui a donné lieu à la plus large participation citoyenne depuis des décennies, le mouvement anti-globalisation, est de plus en plus traité comme une activité criminelle par les polices européennes.

L'intolérance et les préjugés, le racisme et le nationalisme, nourrissent leurs propres reflets. Le fondamentalisme religieux et la haine fanatique d'autres religions s'expriment aussi fort aux Etats-Unis qu'en Afghanistan. Le culte de la violence est aussi perceptible dans les appels publics à la destruction en masse, dans la fascination sanglante pour les techniques d'emploi de la terreur, pour les cartes des guerres à venir, qu'il l'est dans les appels au jihad et à la fascination sanglante pour les "martyrs".

Alors que les Taliban dynamitent les statues bouddhistes, oppriment violemment les femmes, forcent les Hindous à porter des signes distinctifs, des gens qui ont l'air "arabe" sont attaqués dans la rue, et des mosquées sont menacées en Europe et en Amérique. Les populations, immensément diverses, d'immenses pays, sont comprimées dans un seul moule, par le fait de la haine et de la peur.

Ce qui doit être fait.

Les guerres ne sont pas seulement gagnées ou perdues, comme dans les fantasmes hollywoodiens où n'existent que des soldats, des généraux et des politiciens. On peut s'opposer aux guerres, les subvertir et même parfois les arrêter. Dans l'histoire récente, on a vu l'opposition populaire contribuer à ce que s'achève la guerre du Vietnam, et aider à la fin de la course aux armements nucléaires à Reikjavik. A d'autres moments, la politique militaire a été dictée par la crainte d'une telle opposition (comme dans la seconde guerre du Golfe et la guerre en Serbie) et l'administration américaine démontre son besoin de préparer à la fois la population américaine et ses alliés, en prévision de la guerre à venir.

La dérive vers la guerre, l'autoritarisme et la violence raciste n'est pas inévitable. Elle peut être stoppée, si suffisamment de gens sont prêts à le faire. Bien que le choc face à ce qui s'est passé le 11 septembre, la crainte des conséquences engendrées par le fait de dire des "choses fausses", le manque de familiarité avec les mouvements sociaux, aient empêché beaucoup de gens à prendre part à des actions, de nombreuses sources montrent clairement que l'opposition à cette guerre est plus grande que ce qui est habituellement dit.

Parler aux gens

Quiconque parmi nous peut commencer par rompre avec ce sentiment d'être isolé, d'être incapable de dire ce que nous pensons, avec cette peur face à ce que les autres pourraient dire. Nous avons à prendre la parole, non seulement pour nous-mêmes, pour ceux qui vont mourir dans la guerre à venir, mais aussi pour tous ceux qui, près de chez nous, éprouvent les mêmes craintes que nous. Si nous pouvons mutuellement nous atteindre et nous contacter, découvrir que nous ne sommes pas seuls, et nous aider à exprimer ce que nous pensons et ressentons réellement, nous faisons les premiers pas vers un mouvement qui peut arrêter une guerre.

Cela signifie, avant tout, parler aux gens: à la maison, au travail, dans les trains et les bus, sur les listes de diffusion et de discussion, à quiconque que notre vie quotidienne nous amène à rencontrer. Les gens qui nous connaissent penseront différemment à ce que nous leur dirons qu'à ce qu'ils entendront par les médias, et cela aura son effet.

Notre isolement est lié à la peur ressentie actuellement par de nombreux musulmans dans le monde occidental. L'histoire des conflits ethniques montre clairement à quel point il est facile d'isoler les gens, et combien les relations interpersonnelles quotidiennes sont importantes, pour le sentiment de sécurité et de bien-être. Si nous connaissons des gens dont nous savons que le racisme peut les mettre en danger - un commerçant local, un voisin, un camarade étudiant - nous pouvons prendre le temps de vérifier qu'ils vont bien, de leur offrir notre compagnie s'ils se sentent en danger d'accomplir leurs déplacements quotidiens, d'être chez eux ou sur leur lieu de travail; nous pouvons offrir notre aide aux organisations locales de soutien aux réfugiés.

Nous pouvons aussi, bien sûr, prendre publiquement position. Chacun d'entre nous peut contacter des politiciens, téléphoner aux médias, écrire aux journaux pour s'opposer à la guerre, pour défendre les droits civiques et pour combattre l'intolérance. En particulier, nous demandons à nos collègues universitaires de nous rejoindre en discutant des problèmes du développement, de la guerre, du racisme dans leurs enseignements, de créer un véritable espace de discussion dans les salles de cours. Nous demandons à ceux qui militent avec nous d'offrir leurs compétences aux groupes qui auront à apprendre à organiser un communiqué de presse, à élaborer un journal, à faire des campagnes d'affiches ou de tracts.

Construire la paix

Dans notre travail quotidien, nous pouvons réfléchir pour savoir à quel point notre pratique soutient ou freine ce que nous essayons de mettre sur pied. En tant qu'universitaires, par exemple, nous pouvons nous demander dans quelle mesure nos activités professionnelles vont dans le sens d'une atmosphère pluraliste et tolérante sur nos campus, dans quelle mesure nous contribuons au développement de liens internationaux, de programmes d'échanges, et ce que nous pouvons faire pour soutenir les étudiants qui s'opposent au racisme.

En tant que militants, nous pouvons juger si notre pratique se conjugue authentiquement avec la tolérance à l'égard d'opinions différentes, avec la coopération avec d'autres gens, avec lesquels nous pouvons ne pas être en plein accord. Nous avons à considérer dans quelle mesure nous reproduisons la dynamique malheureuse des "héros solitaires", aux dépens d'un mouvement ouvert aux gens ordinaires; et considérer si nous coopérons à des processus de criminalisation et de marginalisation d'autres militants.

A nos gouvernements, nous demandons:

  1. Une politique qui va aux racines du terrorisme, à travers des mesures actives traitant de la pauvreté et des inégalités sociales à l'échelle planétaire, qui s'engage en faveur de la non-violence dans les relations internationales, du soutien aux mouvements qui permettent aux gens ordinaires d'exprimer leurs besoins;
  2. La défense des libertés, à travers le refus de s'allier avec des gouvernements militaires et antidémocratiques, à travers l'engagement à respecter l'expression des oppositions dans les pays occidentaux, à travers le soutien à ceux qui risquent leur vie et perdent leur maison, à cause de l'oppression et de la guerre;
  3. L'opposition à l'intolérance et au fanatisme, à travers la défense du pluralisme, un engagement sérieux à s'opposer au racisme tant populaire qu'institutionnel, et la reconnaissance publique des fautes commises dans le passé.

Conclusion

Au-delà de ceci, nous redécouvrons que, pour qu'elle soit stoppée, la dynamique de la guerre nécessite que de nombreuses personnes s'opposent publiquement à elle. Pour les uns, cela peut signifier des pétitions, des manifestations; pour les autres, la désobéissance civile et l'action directe; pour d'autres encore, les grèves, les actions sur Internet ou le soutien aux déserteurs. Nous devons prendre garde à ne pas "faire monter les enchères" si haut que le mouvement s'isole, à ne pas procéder à des condamnations mutuelles si violentes qu'elles fassent éclater le mouvement.

Il n'est pas facile de savoir quelle est la tactique la meilleure; et il est important de respecter les besoins et les limites d'autrui, tout autant que le processus d'apprentissage par lequel chacun doit passer pour devenir membre d'un mouvement collectif. Nous encourageons chacun à se rappeler ceci, et à travailler dans une perspective de soutien mutuel, pour exprimer notre indépendance par rapport aux manières dont les politiciens et les journalistes expriment "ce qu'il faut faire", et pour agir, partout où nous le pouvons, en public et en privé, de telle manière que la terreur n'engendre pas la terreur.

Cet appel pour la paix est organisé par Dr. Laurence Cox, pour la liste "social-movements". Vous pouvez nous contacter à l'addresse .

Traduction: Jean-Yves Pidoux